La danza de la réalidad : « Je veux donner ce que j’aime ; je veux attirer le public dans mon monde. »

Où étiez-vous passé depuis votre dernier film, Le Voleur d’arc-en-ciel, réalisé il y a 23 ans ?

J’étais passé à la bande-dessinée. Je n’avais pas pu faire Dune, le projet que j’avais monté avec Michel Seydoux, et je me suis dit : l’échec n’existe pas, il faut seulement changer de schéma ; tout ce que je n’ai pas pu faire dans Dune, je le ferai dans la bande-dessinée avec un génie qui s’appelle Moebius. Ainsi sont nés L’Incal et La Caste des Méta-Barons. Je ne voulais pas faire de cinéma industriel, faire un film qui vende des choses. Je n’aime pas l’idée de chercher à plaire à un certain public, lui donner à voir ce qu’on pense qu’il va aimer. Je veux donner ce que j’aime ; je veux attirer le public dans mon monde.

Pourquoi avoir voulu faire un film autobiographique ?

Je suis un artiste. Bon ou mauvais, je suis un artiste. Et un artiste, il ne sait pas pourquoi il fait les choses.

Mais d’où vous est venue l’idée de La Danza de la realidad ?

Qu’est-ce que j’en sais ? Ça me rappelle une BD. Le héros avait une descendance mais il avait été castré par un taureau. Il n’avait plus de testicule. Je me demandais comment expliquer qu’il avait eu un enfant. Comment j’allais continuer l’histoire. Et finalement j’ai trouvé : la femme qui l’aimait était magicienne. Elle était capable de transformer une goutte de sang et d’en faire un enfant… C’est toujours comme ça quand j’ai un problème : je dors beaucoup, parfois je suis déprimé, je ne sais pas quoi faire, et, tout à coup, merci mon Dieu, je trouve l’idée.

Vous croyez en Dieu ?

Un mystique du XIXe siècle à qui on posait cette question avait répondu : « Je ne crois pas en Dieu ». On lui avait alors rétorqué qu’il était impossible qu’un mystique ne croit pas en Dieu, et il avait eu cette réponse : « Je ne crois pas en Dieu, je le connais ».

Moi aussi, je pense que je le connais. Je sens à tout moment cette énergie, cette force divine. Dans tout objet, dans une chaise, chez vous, chez moi, il y a une goutte d’énergie divine.

"La Danza de la realidad", un film franco-chilien de et avec Alejandro Jodorowsky.

La Danza de la realidad est un véritable projet familial. Vous l’avez réalisé avec toute votre famille…

C’est un projet très particulier en effet. Comme si je me mettais à nu. Comme si avec ce film-là, j’avais voulu guérir mon âme. Ce film, je l’ai fait en secret. Comme une femme enceinte qui porte son bébé, je portais mon film dans mon ventre. Je voulais l’accoucher dans l’obscurité, sans photographe, sans making-of, sans rien. Juste guérir mon âme, guérir ma famille et guérir le spectateur !

Votre famille était donc malade ?

Bien sûr. Un couple malade, c’est ensuite quatre ou cinq générations qui sont malades. Mon père était un être dominant qui rêvait de devenir Staline. C’était un communiste staliniste, athéiste total, immigré sans racines. Ma mère, elle, était une humiliée. Sa mère avait été violée par un cosaque russe. Mes parents finissaient par se haïr et, moi, je suis né dans cette famille écrasée par mon père. Comment allais-je pouvoir être armé pour la paternité ? Quel couple pouvais-je envisager ? J’ai fait tous mes enfants avec trois femmes différentes. A chaque fois, ça a été une guerre, comme au Vietnam !

A la fin du film, il semble que vous soyez réconcilié avec votre père…

C’est ça, la guérison. J’ai donné à mon père l’humanité qu’il n’avait pas. A la fin, c’est un enfant blessé. J’ai fait en sorte qu’il souffre beaucoup pour arriver à devenir un être humain. Ma mère, qui était une femme humiliée, une chanteuse d’opéra à qui on n’avait pas permis de chanter, j’en ai fait le maître spirituel de la famille. Et finalement, à l’enfant que j’étais, j’ai donné un père et une mère unis.

"La Danza de la realidad", un film franco-chilien de et avec Alejandro Jodorowsky.

Êtes-vous d’accord si je vous dis qu’à certains moments, on sent poindre, ici et là dans le film, l’influence de certains réalisateurs, Fellini, Buñuel, Browning…

Vous savez, les mutilés qu’on voit dans le film, je les ai trouvés là où je suis né et où j’ai tourné le film, à Tocopilla, au Chili. Ce sont des mutilés des mines de cuivre. Rien à voir avec Browning. Pareil le nain qu’on voit dans le film. Il était là-bas. Ce n’est pas Buñuel qui a fabriqué les nains. Et cette femme opulente avec des seins énormes, c’est ma mère. Ce n’est pas Fellini.

Fellini, justement, on y pense à cause d’Amarcord. L’un et l’autre, vous vous livrez au jeu du « Je me souviens ». Au retour à l’enfance…

Il y a une différence… J’adore Fellini, vous savez. Si je fais des films, c’est parce que j’ai vu La Strada. El, de Buñuel, j’en suis ressorti vert de jalousie. Vert ! Il faisait le cinéma que je voulais un jour arriver à faire. A 13 ans, j’ai vu Freaks. Ça a changé ma vie… Chaque être humain fait ses mémoires mais reste à savoir de quel point de vue. Moi, je n’ai pas d’angoisse du passé, je ne regrette rien de la douceur de l’enfance. Fellini, je le trouve un peu auto-complaisant avec ça. Alors que moi, je suis cruel, je montre des choses, je mets le futur au passé, je souffre, je veux me suicider.

En voyant votre film, on découvre que vous avez souffert d’être différent. Un blanc, au nez pointu, juif de surcroît…

Pire. Non seulement, on me rejetait comme juif, mais mon père, lui, ne voulait pas être juif. Il disait qu’il était seulement communiste et chilien. Mais rien n’y faisait : un juif est un juif… En plus, il avait honte de moi, disait que j’étais un pédé, une femmelette. Moi qui ne pouvais pas être féroce comme mon père, j’étais une sorte d’inadapté. Un mutant. En plus, j’étais circoncis. Les enfants de mon âge, souvent d’origine bolivienne, parlaient de mon champignon blanc. Ma plus grande souffrance était de ne pas avoir d’amis. Mes seuls amis étaient les livres. A 5 ans, j’avais commencé à lire toute la bibliothèque.

"La Danza de la realidad", un film franco-chilien de et avec Alejandro Jodorowsky.

Quel regard portez-vous sur le cinéma d’aujourd’hui ?

On vit une grande décadence. On prend les spectateurs pour des enfants. Il n’y a plus de poètes, plus de sentiments profonds, plus de vérité. C’est très bien le numérique et tous ces effets spéciaux mais, aujourd’hui, tous les films sont au service du numérique. Rien n’est vrai. Prenez une barque sur laquelle il y a un garçon et un tigre. Bonne idée. Sauf que moi j’aurais mis un vrai tigre et, là, ça aurait été génial. Alors qu’avec un tigre en trois dimensions, en numérique, je n’y crois pas. Je ne sens pas le danger. Je sais qu’il ne va pas manger le garçon.

Parmi les cinéastes que vous admirez, et qui vous admirent, il y a Nicolas Winding Refn…

C’est un peu moi qui l’ai découvert. Enfin un réalisateur-poète ! En voyant ses premiers films, je me disais que j’avais enfin un successeur, un cinéaste qui faisait les films que je ne pouvais pas faire. Un jour, je lui ai tiré le tarot et je lui ai donné un conseil. A Hollywood, tu sais, ce ne sont pas des artistes, ce sont juste des fonctionnaires qui cherchent à exister. Ils vont vouloir tout te corriger. Contente-toi de leur dire : « Merci beaucoup ». Mais surtout, après, ne fais pas ce qu’ils t’auront demandé. Fais ce que tu veux. Et quand tu auras fini, tu verras, ils auront tout oublié. Ils ne se souviendront pas des conseils qu’ils t’avaient donnés. Nicolas a suivi mon conseil…

Alejandro Jodorowsky sur le tournage de son film "La Danza de la realidad".

La Danza de la realidad, vous diriez que c’est votre testament ?

On m’a déjà posé cette question. Et j’ai dit ceci : « J’ai 84 ans. Si je meurs, alors ce sera mon testament. Mais si je fais un autre film après, ça aura été mon come-back ». Vous savez, à Cannes, je ne m’attendais pas à recevoir un tel accueil. J’avais envie de pleurer. Lors de la projection, à la Quinzaine des réalisateurs, personne n’était parti pendant le film, ce qui ne m’était pas arrivé pour aucun de mes films précédents. Un succès rond ! Moi qui sortais de l’arène toujours amoché, là je sortais sans aucune blessure.

Vous êtes comme Rossellini qui disait : « Si je ne tourne pas, je crève » ?

Non, moi, si je ne tourne pas, je survis jusqu’à ce que je tourne. On ne peut pas mourir « irréalisé ».

Parmi vos films précédents, y en a-t-il un que vous conseillerez aux plus jeunes qui ne vous connaissent pas ?

Chacun est comme un de mes fils. Impossible d’en choisir un. Et puis, vous savez, DVD, Blue Ray, on est en train de redécouvrir mes films. El Topo est très connu. Toujours. La Montagne sacrée, quarante ans après, les gens commencent enfin à le comprendre… J’ai toujours un énorme public. Près de 800 000 suiveurs sur Twitter. Tous les jours, je leur parle de choses poétiques, philosophiques. Les gens ne sont pas ce que Hollywood pense qu’ils sont, tu sais. Ils ne sont pas tous des adorateurs d’Iron Man. Ils ne rêvent pas tous d’acheter des voitures. Ils ont soif de spiritualité, de créativité.

Et maintenant, vous allez faire un autre film ?

Oui, au Mexique. L’histoire d’un gangster qui devient un saint.

Propos recueillis par Franck Nouchi pour Le Monde.fr

 

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