Major Fatal : La cassette de Jodorowsky • Juillet 1979

 

On ne raconte plus l’amitié très créative qui unit les destins de Mœbius et du réalisateur/scénariste/écrivain Alejandro Jodorowsky. Depuis l’année passée ensemble à travailler sur le mythique projet du film Dune, leurs œuvres se pénètrent et s’entrecroisent avec régularité… Affiche de Mœbius pour le film Tusk, préface de Jodorowsky à l’édition luxe d’un album de Blueberry… Collaboration qui atteint son point culminant avec la série des aventures de John Difool que publie Métal Hurlant. Mais il y a mieux : nos deux hommes s’envoient des cassettes ! Ils se délivrent des messages parlés pour se pousser encore plus avant… Il aurait été dommage, alors que nous rééditons Major Fatal de ne pas décrypter la bande magnétique Agfa Low Noise Special (C90) qu’Alejandro Jodorowsky avait dictée à l’attention de Jean Giraud immédiatement après avoir tourné la dernière page du Garage

 

« Est-ce que le magnétophone marche ? Ah oui… Cher Mœbius, je viens de finir de lire ton « Major Fatal » et je désirais en parler, principalement du Garage Hermétique, encore qu’à lire Paradis 9 ou La chasse aux français en vacances, dont beaucoup de dessinateurs se sont inspirés par la suite, on retrouve aussi l’esprit de ton œuvre. Mais après avoir lu le Garage Hermétique je voulais sur le champ t’écrire une lettre exprimant le plaisir qu’il m’a procuré, et maintenant que j’ai le micro devant moi, je me rends compte que c’est tellement complexe que je ne sais pas par où commencer. Le sentiment que j’ai eu au sortir de la lecture de l’album c’est qu’il représente un sommet de la B.D., à tous le moins de la littérature graphique. Exceptionnellement j’avais la sensation de rentrer en contact avec un être humain qui exprimerait dans son œuvre de façon géniale et j’insiste sur le génial, une conception d’un univers formel avec des coïncidences voulues ou fruits du hasard. cet univers se compose d’éléments d’ésotérisme, de conceptions actuelles ou scientifiques sur la formation du monde, de données arithmétiques, mais crachées d’une façon hermétique, sans les évoquer directement. »

« Dès le début, on a une conception optique du développement de l’histoire ; de l’esprit de l’écriture ; je comparerai cela à mon film La Montagne Sacrée. tout le film est un parcours, une chasse, peut-être un schéma d’écriture, on laisse des traces dans le sable et le lecteur ou le spectateur voit ces signes, mais pas globalement. une vision complète est inexprimable, impossible. Il y a une activité de l’inconscient ou du supra-conscient, comme tu veux, pour représenter la naissance d’un univers. En même temps qu’on voit ta bande dessinée, comme en transparence on observe le processus de l’artiste qui se met à nu. »

« Je pense que je peux comparer ce processus à celui de peintres comme Vermeer opposé à Rembrandt. La peinture de Vermeer ce sont des coups de pinceau bien léchés, le travail du peintre disparait, c’est tellement parfait qu’on ne peut savoir comment c’est fait. dans la peinture de Rembrandt on sent les coups de pinceau, on voit le passé du peintre, sa technique, ses teintes qui évoluent, la dégradation future, la « décomposition ». Dans le Garage Hermétique cet état de décomposition est totalement montré, exposé comme dans un corps en pleine putréfaction. C’est la fin apocalyptique dans une réalité dont on ne sait pas si elles est angoissante ou non. Je n’évoque pas l’apocalypse biblique, avec la promesse d’une Jérusalem Céleste, mais d’un univers, d’une réalité hermétique. Par exemple il y a ce métro souterrain dont on ne sait pas où il va, ni sur quoi il débouche. »

« Je donne peu à peu l’impression que j’ai eue à la lecture de l’album d’une œuvre énormément riche, mais je n’ai pas encore parlé de la maîtrise du dessin qui de page en page progresse, avec des chutes, des digressions, des thèmes maîtrisés, une construction parallèle au travail des peintres du Moyen-âge qui soignaient le moindre détail. Chaque détail a son importance dans le cadre, du fait de la croyance que Dieu était vivant même dans le plus infime détail. »

« C’est moyenâgeux, ta façon de n’omettre aucun détail, aucun personnage, aucun thème, qui s’ils sont évoqués dès début, réapparaîtront volontairement dans le cours du récit mais ne seront jamais abandonnés. je pense par exemple à la petite voiture qui explose au tout début et que l’on retrouve vers la fin. »

« Tout cela a une ordonnance cosmique, spirituelle et pas seulement une veine comique caricaturale. Tout s’organise en un drame cosmique, le drame de la prise de conscience. Les antagonistes, Grubert et Cornélius vont se retrouver à la fin, pour jouer le blanc et le noir, le yin et le yang. Autre mutation, l’homme qui a brûlé la voiture devient une femme. C’est le monde des transformations, des mutations. Les niveaux d’intrigue font référence à l’âge d’or des romans policiers ou encore aux récits de Lewis Caroll, Alice au Pays des Merveilles et bien sûr, À travers le miroir. L’intrigue n’est jamais comprise, elle reste un mystère avec des racines invisibles, l’écrivain lui-même, nous donne la sensation de ne pas savoir où va le récit. Le comique de la situation est décrit avec l’inconscient ou encore le supra-conscient et l’artiste peu à peu devient serviteur de l’œuvre et c’est l’œuvre qui s’impose à lui et s’exprime toute seule. L’écrivain reçoit de son inconscient des fixations érotiques et sexuelles… libidinales, et il reçoit du supra-conscient toutes les références au schéma initiatique. L’album est une sorte de schéma initiatique, à la fois pour le dessinateur et pour le lecteur, une initiation à la fois cosmique et à la création artistique. J’ai eu  un moment de grande émotion semblable lorsque j’ai vu la Sagrada Familia de Gaudi à Barcelone. pour moi, Gaudi est le premier artiste à dédier sa cathédrale à l’Art uniquement. Dieu n’est nulle part. Il s’agit uniquement de pierres au service de l’Art, à l’exclusion de tout message religieux, à la différence de Notre-Dame de Paris, par exemple, construite avec toute une connaissance alchimique et ésotérique. Dans le Garage Hermétique de Jerry Cornélius, je vois une initiation comparable aux contes de Hoffman dans son plus petit degré, une initiation à la bande dessinée avec toutes ses possibilités. Moi qui ait lu des tonnes de B.D. j’ai été très surpris par la scène du robot où l’on voit un homme en train de courir en parlant d’une manière schizophrène, avec une double personnalité, puis une image s’insère, et ce sont deux personnages qui parlent dont on ne sait d’où ils viennent, puis à la page numéro 2 on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un robot et que ces deux personnages étaient dans sa tête. Rien n’est donné gratuitement dans ton album. Il faut le lire et le relire à nouveau, c’est insaisissable en une seule fois. la lecture n’est pas linéaire, et justement je voulais comparer ton œuvre à la Montagne Sacrée parce que c’est aussi un film qui ne peut être saisi en un seul regard. »

« Volontairement la richesse des thèmes abordés, des personnages, des situations, des images n’étaient pas lisibles en une seule fois. comme un tableau de Magritte, qu’on ne peut regarder d’un coup. Le lecteur de l’album doit être attentif. Par exemple, il y a cette scène où tous les personnages sont assis, et plus loin, dans un autre cadre ils sont aussi assis mais dans une position différent, en train de lire. Et là, tu as même donné la vie aux figurants ! cela demande une grande observation de la part du lecteur. rien ne lui est donné, il doit faire un grand travail ! »

« Pour moi, ton album représente le sommet de la bande dessinée contemporaine. Il ouvre un chemin incroyable et sera recherché comme une pierre fondamentale d’une nouvelle culture. Ce livre critique toute la bande dessinée existant déjà. Parce que le dessinateur s’y est donné une liberté totale en opposition aux règles formelles du reste du genre. Et cette critique du style de la B.D., elle vient du fait que le Garage Hermétique n’est pas une bande comique, ni artistique, ni épique ou dramatique : c’est tout cela à la fois. Tous les personnages, tous les thèmes et même certains objets se développent sans contrainte de canons artistiques. Et puis bien sûr, il y a une veine caricaturale, réservée aux connaisseurs… On peut voir passer des références, des hommages à de grands dessinateurs. Ainsi ces lettres immenses, qui rappellent les titres du Spirit de Will Eisner… Mais surtout, Le Garage est une critique énorme, sociale, religieuse du Monde. Tout est en état de se démolir, ce qui est absurde. Mais à l’intérieur du récit, tout est logique, de la logique du Rêve. Peut-être faut-il aussi y voir l’histoire du dessinateur lui-même, qui se divise en personnages divers, parties diverses de lui-même pour arriver à trouver une cohérence dans la réalité banale de la vie quotidienne… Tiens, ce numéro 9, sur la porte de la chambre… Il n’est pas là par hasard. On sait que le 9 a une interprétation kabbalistique bien précise… »

« Voilà. Tout ce que j’ai évoqué là, c’est le grand plaisir que j’ai pris à lire ta bande dessinée. Et maintenant, bien sûr, il faudrait prendre le temps d’en faire une analyse minutieuse, chapitre par chapitre… Oui… Oui… »

 

Alejandro Jodorowsky • Juillet 1979 •
Transcription parue dans « Œuvres complètes de Mœbius Tome 3 : Major Fatal » Les Humanoïdes Associés – 1984

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