L’Incal : un arbre généalogique

Outre le Tarot, Jodorowsky étudie l’arbre généalogique des personnes d’un point de vue très particulier : « L’individu n’est pas pas un simple individu mais un arbre généalogique », annonce-t-il. « Les forces de nos parents demeurent vivantes en nous. Si l’on est issu d’une souche d’enfants uniques pendant des générations, on compte au moins quatorze entités en train d’agir en nous : deux parents, quatre grands-parents et huit arrière grands-parents. Ils sont dans notre vie des forces à la fois positives et négatives. Ces personnes vont s’unir pour former un vaisseau et c’est ce navire qui porte chaque être vers l’infini. J’ai fait l’expérience avec Mœbius. J’ai réuni 21 élèves et j’ai fait jouer Mœbius avec ces 21 personnes censées correspondre chacune à un personnage de sa famille. Nous formions le « vaisseau spatial » dans lequel navigue Mœbius ! »

Mœbius raconte lui-même cette expérience : « Depuis des années, Alejandro fait des thérapies, en partant du Tarot combiné à des massages, reliées à l’émotion, à l’énergie et à une exploration systématique de l’arbre généalogique, c’est à dire de l’histoire familiale de chacun. Il en émerge le lien entre les relations parentales et nos propres actions, la répétition de certaines actions, etc. Cela peut aider à comprendre l’origine de certaines compulsions, ce qui facilite le chemin pour s’en libérer ou éviter l’auto-destruction ».

« J’étais dans une période de crise par rapport à mon histoire personnelle et Alejandro s’est déclaré disposé à m’aider à réaliser une exploration de mon arbre généalogique. Les circonstances étaient favorables : je me trouvais à Paris et je traversais une crise personnelle et émotionnelle. Cela a été un grand moment de ma vie. Je ne m’attendais à rien de spécial et vraiment pas à quelque chose d’aussi puissant, juste et extraordinaire. De plus, le rapport avec l’Incal, a émergé avec force. Nous nous sommes aperçus en écrivant le scénario de l’Incal, d’une certaine façon, qu’Alejandro était entré en transe et en communication télépathique avec mon psychisme. D’une manière quasi magique, l’Incal a retranscrit des éléments de mon histoire personnelle telle qu’Alejandro a pu la capter, donc passée à travers son propre filtre. De fait, on a toujours besoin de quelqu’un pour nous renvoyer un reflet de nous-même, souvent plus complet que ce que l’on peut percevoir seul. »

« L’expérience a duré plusieurs jours et tout raconter serait difficile mais, par rapport à l’Incal, un point est apparu de façon très spectaculaire : le Méta-baron est mon grand-père. Quand Alejandro m’a demandé de dessiner ce dernier, c’est le Méta-Baron qui est apparu avec netteté, le même visage, les mêmes traits. Alejandro m’avait demandé de représenter ma vision de ma mère, de mon père et ainsi de suite. Non pas un portrait psychologique ou caricatural, mais plutôt une impression d’eux, que j’aurais ressentie étant enfant. Il aurait pu surgir un dessin abstrait ou un gribouillis, là ce sont des représentations figuratives très jetées qui sont sorties. Je ne passais pas plus de quinze secondes par dessin et on aurait été bien mal d’y retrouver du Mœbius ou du Gir mais, très bizarrement, le Méta-Baron a surgi avec netteté. Dans les mystères de l’Incal, il y a mon grand-père en balade. Enfant, il me faisait peur, je le craignais. J’avais l’impression qu’il ne m’écoutait pas ou qu’il m’écoutait trop, je ne sais pas. il y avait une distorsion entre la façon dont il me percevait et celle dont j’aurais voulu qu’il me perçoive. En dessinant pour le Méta-Baron une oreille encapuchonnée de métal, comme s’il avait une infirmité ou, au contraire, une oreille artificielle superlative, je signifiais une révolte de l’enfant. »

« De même, il existait des rapports entre Animah et Tanatah, les deux sœurs et ma mère.
Elles représentent les deux faces de ma mère. J’ai retrouvé des éléments personnels en John Difool, des traits de mon père mais aussi ceux d’un autre homme avec qui ma mère a vécu un certain temps et qui, physiquement, ressemble étrangement à Difool. Ou plutôt à qui Difool ressemble ! La chose s’est faite involontairement. Je me suis toujours demandé pourquoi j’avais choisi ce visage à priori anti-commercial, pas vraiment sympathique, ni agréable à regarder, ni même agréable ou facile à dessiner. En tout cas, c’est par le biais du dessin que mes relations familiales ont émergé. Peut-être est-ce dû au fait que chez moi le dessin est relié au niveau le plus inconscient. Mes dessins ne sont pas toujours ce que je voulais faire ; ils sont ce que j’ai réussi à faire en dépit des obstacles que je rencontre. Par exemple, j’aurais pu dessiner Kill-le-chien comme un bâtard quelconque mais, très spontanément, je me suis dit : je vais faire un chien-loup. Exactement le chien qu’avait mon grand père. Kill aussi a un trou dans l’oreille, toujours ce problème de l’écoute. Là, c’est l’oreille gauche. Ce travail de l’inconscient est un peu ce que Castaneda appelle : être en accord avec l’intention. Le monde nous renvoie constamment des signes de reconnaissance. »

Ajoutons simplement que, dans les carnets préparatoires à l’Incal, le personnage de Raïmo est désigné tout d’abord par le nom de Raïmon ; or Raymond est le prénom du père de Jean Giraud – qui dit avoir mis dans ce personnage relevant pour lui du rebelle pontifiant, raide, ridicule et sans existence, l’image de son père – image un peu lointaine et absente d’un homme qui faisait des discours.

Le cycle de l’Incal est un rêve qui a pris une forme dessinée en passant par le corps d’un artiste. réceptacle des secrets familiaux et des émotions profondes de ses créateurs, remodelé à travers une possible fonction narcissique ou cathartique, l’Incal pourrait apparaître à ce niveau comme un tissu hybride. Mais les différents éléments, nous l’avons assez montré, sont puissamment imbriqués et il serait dès lors logique de découvrir un authentique point de jonction entre Jodorowsky et Mœbius dans la trame d’un roman psychique commun.
Hypothèse vérifiée dans la dernière partie du cycle autour de la recherche d’une figure paternelle forte et magistrale, éclatant en une pleine page éblouissante où surgit Orh, figure virile et paternelle par excellence. À cet instant, l’Incal (les deux pyramides du rêve d’Alejandro, sa « signature ») et John Difool (Jean le fou, « signature » de Mœbius) sont réunis. Orh s’adresse à eux : « C’est moi qui vous ai attirés ici dès le commencement ». Puis à l’Incal : « Toi mon fils bien aimé (…) Absorbe-moi, prends ma place ». Cette réconciliation prononcée, puis le détachement de Difool à qui il est enjoint d’apprendre à se souvenir, marquent assurément la fusion de deux créateurs autour d’une même image paternelle, sinon la jonction plus large à un grand symbole collectif.

Jean Annestay • Les mystères de l’Incal – Éditions Les Humanoïdes Associés

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