Les quatre éléments

 

***

Les arcanes mineurs du Tarot se divisent en quatre couleurs ou symboles qui nous aident à penser l’être humain non pas comme une entité monolithique, mais comme un être pourvu de quatre énergies, chacune dotée d’un langage distinct :

L’intellect (représenté par l’Épée) : nos pensées rationnelles ou intuitives, nos croyances, nos conceptions, notre capacité à penser le monde. Son langage : les idées. Sa dynamique : concevoir, croire, penser, imaginer, définir verbalement ce qui est.

• Le centre émotionnel (représenté par la Coupe) : nos affections et nos sentiments, toute la gamme des émotions qui nous lient et nous séparent des autres, notre apprentissage individuel des relations. Son langage :  les sentiments. Sa dynamique : celle de l’amour sous toutes ses formes, et des sentiments négatifs qui s’en écartent.

La libido (représentée par le Bâton) : toute la gamme de l’activité sexuelle et créative qui consiste à engendrer un être ou un projet (enfant, œuvre artistique ou toute autre création). Son langage : les désirs. Sa dynamique : faire, créer, mais aussi pouvoir (le processus créatif et sexuel passe par des phases réfractaires qui renvoient à la puissance et à l’impuissance).

• La vie matérielle (représentée par le Denier) : tout ce qui nous maintient en vie, à commencer par notre corps, sa santé et son équilibre, la circulation de l’argent, le ou les territoires où nous agissons et vivons. Son langage : les besoins. Sa dynamique : vivre, survivre, agir parmi nos semblables…

***

Cette subdivision nous permet d’entreprendre un des aspects du travail alchimique : dissoudre et coaguler, c’est à dire isoler les éléments spécifiques qui nous composent pour mieux nous reconstituer comme une unité, et cesser de nous concevoir comme une entité solide et monolithique mue par des forces « mystérieuses ».
Lorsque nos conceptions entrent en conflit avec nos émotions, et qu’au même moment notre réalité matérielle nous dicte un chemin qui va à l’opposé de notre désir, les quatre centres tirent chacun de leur côté, comme quatre chevaux d’un attelage sans but commun. Le premier pas, pour aligner et orienter nos énergies vers un objectif, consiste à identifier ce qui relève de chaque centre. Par exemple, la morale occidentale, effrayée par l’énergie sexuelle, a longtemps assimilé cette énergie à un sentiment (en général pour les femmes) ou à un besoin (en général pour les hommes). En d’autres termes, il arrive fréquemment que pour des raisons culturelles, sociales et familiales, une énergie soit « colonisée » par une autre. L’intellect envahi par les émotions ne parvient plus à raisonner clairement ; la sexualité surchargée de croyances et d’interdits devient une source d’angoisse (comme au XIXe siècle où le monde médical occidental, unanime, a inventé de toutes pièces une série de dangers supposés mortels contre la pratique pourtant saine et fonctionnelle de la masturbation). Dans certaines familles, l’argent ou la nourriture est un moyen privilégié ou exclusif pour exprimer son affection aux enfants : ceux-ci grandiront prisonniers d’une confusion entre les centres matériel et affectif, qui peut conduire à des dérèglements alimentaires ou à des conduites autodestructives vis-à-vis de l’argent.
Douze déviations de la personnalité sont possibles : chacun des quatre centres peut être colonisé par les trois autres. Lorsqu’on entreprend un travail sur soi, il est utile de se demander lesquelles de ces déviations sont dominantes. Nous pourrons ensuite étudier comment notre arbre généalogique les a produites.
La liste ci-dessous ne prétend pas à l’exhaustivité, elle servira plutôt de point de départ pour votre réflexion.

Dans quelle mesure l’intellect est-il colonisé par :
• les émotions (l’affection rend la pensée trop subjective, elle devient floue ou inconstante, s’enthousiasme hors de propos ou au contraire se décourage, se dévalorise…) ?
• la libido (intellect compétitif, obsessions sexuelles, créativité débordante qui fait dériver les raisonnements en tous sens…) ?
• le centre matériel (pensée ultramatérialiste, incapacité à l’abstraction, incompréhension de tout ce qui est métaphysique…) ?

Dans quelle mesure le centre émotionnel est-il colonisé par :
• l’intellect (froideur affective, calcul, incapacité à exprimer les émotions, détours par des explications rationnelles…) ?
• la libido (affections passionnées et possessives, jalousie, dépendance affective, délire érotomaniaque…) ?
• le centre matériel ( chantage, calculs, manipulations affectives en vue d’obtenir des bénéfices, devenir amoureux d’une personne pour ce qu’elle possède et non pour ce qu’elle est…) ?

Dans quelle mesure le centre sexuel/créatif est-il colonisé par :
• l’intellect (refroidissement, ritualisation extrême de la sexualité, frigidité, impuissance sexuelle ou créative : on sait fabriquer, analyser mais on est incapable de créer…) ?
• le centre émotionnel (la tendresse prend le pas sur la sexualité et rechigne à entrer dans l’énergie du désir, la créativité devient sentimentale, libido et créativité s’infantilisent…) ?
• le centre matériel (prostitution, survalorisation du corps ou de l’argent dans l’attirance sexuelle, créativité tournée vers la rentabilité, ou au contraire insécurité matérielle extrême bloquant l’accès à l’énergie créative et sexuelle…) ?

Dans quelle mesure le centre matériel est-il colonisé par :
• l’intellect (troubles obsessionnels, la personne vit selon des règles rigides sans écouter les besoins de son corps…) ?
• le centre émotionnel (conduites alimentaires, corporelles ou financières exprimant un besoin affectif : sur- ou sous-alimentation, dépenses inconsidérées, attachement excessif à un lieu, une maison, des meubles, angoisses économiques ou corporelles envahissantes…) ?
• la libido (sexualisation systématique du corps, obsession de la séduction, désordre matériel par excès de créativité…) ?

Une personne est prête à évoluer lorsqu’elle reconnaît dans chaque centre le langage qui lui correspond, c’est à dire lorsqu’elle pense avec son intelligence propre, aime avec son cœur, désire et crée avec son centre sexuel et vit selon ses besoins. On pourrait dire que les douze déviations de l’ego sont les douze « apôtres » d’un « Moi christique » qui serait leur maître et enseignant, la version alignée du Moi où les centres fonctionnent correctement.
Cela revient à dire que la prise de conscience des déviations dans les quatre centres est un chemin d’apprentissage. Dès lors qu’on reconnaît par exemple : « Mon centre émotionnel est colonisé par l’intellect par je ne parviens pas à exprimer mes émotions, je m’encombre d’explication sans fin qui ne font que me couper un peu plus de ceux que j’aime », on peut commencer à restaurer le centre (émotionnel dans ce cas) en lui apprenant à s’exprimer. C’est à dire que l’intellect (la clarté d’expression) devient non plus le colonisateur, mais l’allié de l’émotionnel.

***

À nouveau, voici un tableau indicatif de la manière dont ce processus peut être entrepris :

L’intellect peut accepter comme alliés :
• les émotions : il apprend alors à écouter, s’ouvre à l’intelligence émotionnelle, prend en compte des aspects plus subtils dans ses raisonnements.
• la libido : il découvre la créativité mentale et le plaisir d’émettre des idées à profusion sans devoir nécessairement conclure.
• le centre matériel : il s’ancre dans le corps et apprend la présence, qui le mène au silence régénérateur.

Le centre émotionnel peut accepter comme alliés :
• l’intellect : il nomme ses affects, comprend ceux des autres, clarifie ses émotions.
• la libido : il découvre le plaisir de jouer avec ses sentiments et de créer en soi, volontairement, des émotions belles ou sublimes.
• le centre matériel : il apprend à aimer non seulement ses semblables mais tout ce qui existe : tout est vivant donc tout est aimable.

Le centre sexuel/créatif peut accepter comme alliés :
• l’intellect : il apprend à connaître ses propres processus de désir et de jouissance et ceux de l’autre ; il donne du sens à sa créativité.
• le centre émotionnel : il s’ouvre à l’écoute de l’autre, crée et désire par amour.
• le centre matériel : il apprend à désirer passionnément ce qu’il possède déjà, c’est à dire à renouveler son regard sur le connu ; il apprend aussi que l’argent ou la santé ne font pas le bonheur, mais aident à soutenir l’énergie créative…

Le centre matériel peut accepter comme alliés :
• l’intellect : la discipline intellectuelle, morale ou spirituelle lui permet d’organiser son temps, son existence, en tenant compte de sa mortalité et sans perdre sa vie.
• le centre émotionnel : il agit par amour et avec amour, il apprend la valeur de la caresse, la délicatesse vis-à-vis des autres, cette attention affectueuse qui donne une saveur incomparable à la vie quotidienne.
• la libido : il introduit la beauté dans son quotidien, se permet d’être créatif et comprend que le meilleur chemin d’un point à un autre n’est pas forcément le plus court, mais peut-être le plus beau.

Alejandro Jodorowsky et Marianne Costa – Métagénéalogie : la famille un trésor et un piège (Albin Michel)



Publicités

Une réflexion sur “Les quatre éléments

  1. A reblogué ceci sur Darshanaet a ajouté:
    Je partage le regard de Jodorowsky sur les arcanes mineurs. Toute la richesse du tarot, sa symbolique, sa sagesse et son savoir infini qui nous inspire, nous traverse, nous construit…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s