Le plaisir de penser • 18

 

Alejandro Jodorowsky : J’ai reçu beaucoup de questions de personnes qui souffrent du problème de commencer des choses sans jamais pouvoir les terminer. Par d’autres qui ont multitude de plans et d’idées à réaliser, mais qui sont bloqués par la paresse et jamais ne commencent. Ici, sur Plan Créateur, ils trouveront une description de ce qui leur arrive et des solutions possibles. Ils peuvent chercher le sujet « Névrose d’échec » ou lire le chapitre qui porte le même nom dans mon livre « Manuel de Psychomagie ». Quand j’étais jeune, je souffrais de cette névrose, de ne pas pouvoir terminer le peu que j’arrivais à commencer. Jusqu’au jour où il m’est arrivé une chose, la plus grande humiliation dont j’ai souffert dans ma vie, qui a guéri ce problème, faisant que depuis je termine toujours ce que je commence. Avec une grande honte, je vais vous raconter ce qu’il m’est arrivé :
À Santiago du Chili, quand j’avais 18 ans,  la seule chose à laquelle je voulais me consacrer était la poésie. Une nuit d’hiver j’ai raccompagné un ami du même âge que moi, le poète Enrique Lihn, qui était trop ivre, à sa maison. Il vivait dans un quartier éloigné, obscur, avec des rues étroites. Une grande avenue, qui par une plaisanterie du destin s’appelait Providence, étendait sa large échine à des lieues de là. J’ai confié le poète à sa mère, je me suis écarté d’eux et j’ai entrepris le retour. S’approchèrent, sur le même trottoir que moi, trois individus de mauvaise allure. J’ai instinctivement changé de côté. Voyant mon mouvement de défense, ils se postèrent en éventail pour me barrer le chemin. L’un sortit une matraque, l’autre un couteau et le troisième un pistolet.  Je me mis à courir alors qu’ils criaient « Arrêtes-toi, pédale ! ». J’ai lancé un appel à l’aide qui résonna comme le hurlement d’un porc dans une boucherie.  Aucune fenêtre ne s’ouvrit ! J’allais là, ex-immortel, au bord de l’abîme sous un firmament indifférent, galopant dans une rue-cimetière où des portes fermées protégeaient des mausolées, laissant dans mon pantalon la trace fécale de la peur… La dignité pulvérisée, j’ai abandonné tous mes espoirs en arrivant sur l’avenue Providence.  À vingt mètres d’elle je vis qu’elle était plongée dans l’obscurité : une panne de courant ! Vaincu, je me suis alors arrêté et j’attendis les bandits.  Ils arrivèrent et d’un coup de poing dans l’estomac ils me lancèrent à terre ! Dans une calme agonie je leur demandais de ne pas me tuer, décidé à tout leur donner, parce que j’étais un poète. Ils me demandèrent mon portefeuille, qui contenait seulement un billet émacié ; ils observèrent mes papiers d’étudiant, me saluèrent et me dirent qu’ils étaient policiers et qu’ils m’avaient pris pour un voleur. « La prochaine fois ne courez pas, parce qu’en le faisant, vous devenez suspect ! ». Le corps et l’âme endoloris, je suis arrivé sur l’avenue :  Là, à l’angle, vingt personnes jouaient au cartes dans un café !  Quelques pas de plus et j’aurais été en lieu sûr !  Si ces policiers avaient été des assaillants ils auraient pu me tuer, en m’abandonnant ensuite comme du bétail !
À ce moment là, j’ai juré que je poursuivrais toujours mes efforts tant qu’il me resterait un soupçon d’énergie et que  je n’abandonnerais jamais une œuvre commencée avant de l’avoir terminée !

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