Arnaud Desjardins : « Tout caillou est un diamant pour celui qui sait voir. »

Arnaud Desjardins : « J’avais déjà écrit un certain nombre de livres, j’avais déjà, pendant des années et des années, médité, prié, eu chaud en Inde, eu froid au Japon, voyagé sur les routes d’Asie et même connu Swâmiji. À cette époque-là, nous allions, mon épouse, notre fille, notre fils et moi, à peu près tous les week-ends, près de Nemours, dans une propriété appartenant à un ami qui avait les mêmes idées que nous (il était disciple d’un maître tibétain) et nous nous retrouvions là-bas. Après une semaine de Paris, une heure d’autoroute du Sud, nous quittions l’autoroute à Nemours et c’était, tout d’un coup, la vraie campagne. Et nous prenions, pour arriver à cette propriété, un « raccourci », qui, en fait, rallongeait de deux ou trois kilomètres mais qui serpentait à travers un bois. Il n’y avait pas de fossé à cette route, l’herbe, les buis-sons, les arbres mêmes croissaient à la limite du goudron. J’aimais bien cette route parce qu’elle me rappelait une route que j’avais souvent parcourue en auto et qui réunissait Rishi-kesh à Dehra-Dun aux Indes. Voilà déjà une extravagance du mental, apprécier une route du Bassin parisien par comparaison avec une route de l’Himalaya. Mon mental superimposait sur cette route, qui était la seule réalité, une route de l’Himalaya qui n’avait aucune réalité. Mais l’histoire est plus grave et plus exemplaire que cela. À ce moment-là, je vivais encore dans le mental et les émotions, la dualité, les paires d’opposés, et cette folie bien partagée qui consiste à adhérer à un enseignement et à oublier de le mettre en pratique quand c’est le moment de le mettre en pratique. J’étais à l’avant avec mon fils de six ans, sa mère et sa sœur étaient derrière. Cette route, je la prends un jour, fin novembre ou début décembre : gris, noir, maussade, pluvieux, triste, cafardeux, tout y était. Je laisse échapper : « Évidemment, c’est moins beau qu’il y a deux mois.
– Ah ! dit le garçon, je ne trouve pas. Pas du tout.
– Comment tu ne trouves pas ?
– Non, je ne trouve pas.
– Mais c’est beaucoup moins beau qu’il y a deux mois. Rappelle-toi, il y a deux mois, c’était si beau, la lumière, les couleurs, toutes les feuilles. Il y en avait des rouges, des oranges, des jaunes. »

Au bout d’un moment, l’enfant finit par comprendre l’esprit tortueux de l’adulte. Il éclate de rire et il dit : « Ah ! bien sûr, pour une forêt en automne c’est complètement raté, mais pour une forêt en hiver, je trouve ça très réussi. » C’est un des très grands moments de ma sadhana vécus en dehors d’un ashram hindou. Je l’ai entendu. J’aurais dû arrêter la voiture et faire le pranam à cet enfant de six ans. J’ai été touché. À la fois dans l’émotion – parce que j’ai réagi, j’ai senti un choc dans la poitrine, j’ai eu un frisson – et dans le sentiment. Quelle leçon.

Première leçon : Comment il est possible de violer de façon aussi flagrante un enseignement qu’on a soi-même exposé dans des livres en toute honnêteté. Deuxièmement : Comment ce sont les adultes qui empoisonnent les enfants, les arrachent au réel, et les obligent à vivre dans le monde irréel du should be, should not be, ça devrait être, ça ne devrait pas être. Ce sont les adultes qui apprennent aux enfants à superimposer autre chose sur la réalité. Et j’ai vu, j’ai entendu : « Pour une forêt en automne, c’est complètement raté. » J’ai cessé de superimposer cette forêt en automne. J’ai cessé de superimposer tout ce que l’hiver et le temps gris avaient de triste et même d’horrible pour mon inconscient – par rapport à mon enfance partagée entre le soleil de Nîmes qui représentait le bien absolu et le mauvais temps de Paris qui représentait le mal absolu – et, pour la première fois de ma vie, j’ai vu de mes yeux une forêt en hiver, une forêt sous la pluie, une forêt sans feuilles, une forêt par temps gris : « Pour une forêt en hiver, c’est très réussi. » J’ai vu, sans mental, combien c’était parfait. De ce jour-là, tout ce qui était tristesse de l’hiver, des jours qui raccourcissent, de la pluie a disparu. Les jours raccourcissent ; très bien. Les jours s’allongent : très bien. Il pleut : très bien. Le soleil brille : très bien. Il y a des feuilles aux arbres : très bien. Il n’y a pas de feuilles aux arbres : très bien. L’hiver c’est beau, le printemps c’est beau, l’automne c’est beau, l’été c’est beau. Le changement c’est beau, le cycle des saisons c’est beau, les jours qui allongent c’est beau, les jours qui raccourcissent c’est beau. Tout caillou est un diamant pour celui qui sait voir. »

Arnaud Desjardins – Extrait de « Adhyatma yoga – À la recherche du soi I »

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