Que dit la maison dans laquelle nous vivons ?

 

Alejandro Jodorowsky : Il me parait évident que la maison dans laquelle nous vivons est le prolongement de notre conscience. Tous les animaux ont besoin d’un territoire, beaucoup marquent leurs frontières avec leur urine. Le premier grand motif de stress est de perdre un être aimé. Le deuxième grand motif est de perdre son territoire. Mon maître zen Ejo Takata, qui avait déjà vaincu à son animal intérieur, n’avait pas territoire. Avec ses maigres possessions il logeait dans les lieux que ses disciples lui prêtaient. Il possédait seulement deux costumes : un pour l’été et l’autre pour l’hiver. Il mangeait ce qu’il trouvait dans les déchets du marché. Il était digne et heureux… Le surréaliste André Breton vivait dans un petit appartement, à Pigalle, le quartier parisien des cabarets et des sex-shops. Un lieu étroit, abondant de tableaux, d’objets curieux et de sculptures magiques africaines… Samuel Beckett vivait au dernier étage d’un bâtiment à l’architecture médiocre, avec un minimum de meubles, des murs blancs et nus. Par la fenêtre on voyait le haut mur d’une prison… Marcel Marceau vivait dans une demeure avec un parc – des arbres envahis par des toiles d’araignée, les murs pleins de photographies de lui avec des gens célèbres, des acteurs de cinéma, des présidents, des millionnaires, etc. Ses meubles étaient majoritairement des étagères où il exposait des médailles, des diplômes, des trophées. Dans un grand atelier, il accrochait une multitude de ses posters en différentes langues… La guérisseuse Pachita vivait dans un quartier pauvre, dans une vieille maison avec des meubles déglingués, et partout, des bouteilles avec des plantes curatives, des animaux récupérés dans la rue, des chiens, des chats, des perroquets, des singes. L’odeur des excréments était insupportable, mais quand elle arrivait, la fétidité disparaissait et les nombreux canaris emprisonnés se mettaient à chanter… L’honnête gourou Arnaud Desjardins habite dans école – un parc avec de grands salons, où logent plus d’une centaine de disciples. Il dort dans une petite cellule, avec seulement un lit de camp et une veilleuse. Il partage tout : il n’y a rien pour lui qui ne soit pas pour les autres… Je vis dans un espace confortable avec les murs couverts d’étagères pleines de livres. J’aime, avec les yeux fermés, tendre la main, prendre un volume et l’ouvrir : je trouve toujours des mots qui résonnent à mes oreilles comme des chants angéliques… Les objets qui t’accompagnent ont un mode de vie, si tu les aimes et tu leur prêtes attention, ils t’apportent de l’énergie. Mais s’ils sont des restes d’un passé conflictuel ou si tu les négliges, ils agissent comme des vampires, mangeant ta force vitale.

Réponse d’Alejandro Jodorowsky à Plano Creativo

Image : Jacek Yerka

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