Cabaret mystique 14 • Apprendre à tomber

Alejandro Jodorowsky : Quand mon père m’a dit « Dans la vie j’ai triomphé parce que j’ai appris à rater », j’ai eu du mal à le comprendre, croyant qu’il faisait une apologie de l’échec. Je me suis rendu compte, quelques années plus tard, de ce qu’en vérité il a voulu dire quand j’ai lu dans une interview du plus grand fabricant d’avions français Marcel Dassault : « Avant d’arriver à être multimillionaire, je me suis ruiné trois fois »… Je me suis alors dit : « Rater, c’est seulement changer de chemin » et aussi « Tout échec est une opportunité », l’occasion de mieux se connaître soi-même, de vaincre la fierté, de prendre la défaite comme un défi, de développer des forces que nous avions réprimées, de nous donner un objectif qui nous correspond mieux, d’accepter que, non, nous ne sommes pas parfaits comme des dieux, mais excellents, c’est-à-dire, que nous sommes capables de faire du mieux que nous pouvons, en acceptant nos erreurs.

Revenons à mon père : il a été un homme compétitif, déconcertant, imbu de son rôle de père tout puissant, incapable d’accepter que son petit fils pourrait lui enseigner quelque chose ou être mieux que lui dans quelque chose. Dans quelque activité que nous faisions ensemble, sports, jeux, conversations, il devait gagner… Ce fut un apprentissage rude qui m’a enseigné ce que je ne devais jamais faire avec mes propres enfants. Avec eux j’ai organisé un jeu inspiré du Sumo Japonais : nous dessinions un cercle sur le sol et nous y combattions pour voir qui en expulserait l’autre. De façon discrète, je les ai laissé souvent gagner, sans qu’ils s’en rendent compte. J’ai ainsi effacé de leurs esprits que le père, et ensuite les chefs ou les dictateurs politiques, sont des monolithes stables comme des montagnes, impossibles à expulser de notre vie.

En constatant que la racine inconsciente de toute dépression est l’impuissance à lâcher prise devant ce qui nous opprime, j’ai inventé un sport libérateur que, par humour, j’ai baptisé avec un nom au style japonais : l’ « Ukemi-do », l’art de tomber.

Les arts martiaux sont des arts mortels accompagnés de la syllabe « DO », voie, sagesse, philosophie : Aiki-do, Karate-do, Ju-do, Ken-do, etc. C’est une vieille tradition qui exalte le triomphe sur l’adversaire, la compétition. Perdre une discussion, un combat, un jeu, déprime. Et notre société capitaliste, tôt ou tard, nous submerge dans la peur de perdre. Je me suis dit : Comment puis-je guérir la dépression ?. Le déprimé est une personne blessée psychologiquement, tourmentée par l’échec, (qui toute sa vie a reçu des ordres de faire ce qu’elle ne voulait pas, et de ne pas faire ce qu’elle voulait), va passer par une série de déviances défensives pour ne pas faire face aux causes de sa souffrance. Au lieu de s’abandonner à la crise, (l’occasion de mourir et de renaître), elle va résister avec désespoir… J’ai alors eu l’idée de créer l’Ukemi-do, le sport d’apprendre à tomber.

Quand on apprend à tomber, on apprend automatiquement à se relever. Nous nous laissons tomber, c’est-à-dire symboliquement nous nous livrons à la souffrance, le contraire de la dépression, qui est le résultat de ne pas s’abandonner à la prise de conscience : nous restons dans l’ego artificiel qu’on nous a inséré depuis que nous sommes nés, se chargeant de tout le clan familial sur le dos, et de la société avec ses préjugés sexuels, ses pièges économiques, sa politique corrompue, sa lutte contre les autres, son culte de l’égoïsme. Dans l’Ukemi-do nous ne combattons pas. En détendant notre corps, nous nous laissons tomber avec toute confiance, comme le font les enfants ou les ivrognes. Si nous découvrons le plaisir de se laisser tomber à terre, le sol devient gentil et il nous reçoit avec délice. Nous nous livrons à la force de gravité, nous sentons l’attraction terrestre comme une tendre caresse. Si nous nous dépouillons de la dignité d’adulte, cela ne nous paraît pas grave de tomber. Il y a des façons infinies de le faire. Nous pulvérisons la dignité, la fierté, l’obligation d’être parfaits. Dans le fond, la dépression est un manque d’humilité… Dans le Tarot, deux arcanes nous recommandent d’accepter la chute : Le Pendu et La Maison-Dieu. Le Pendu chute vers lui-même. Dans La Maison-Dieu, deux personnages se libèrent du monde artificiel et chutent vers la vérité, symbolisée par le paysage : ils touchent la terre.

Une fois que tu as pris goût a te laisser tomber, tu peux commencer à tomber en couple, de préférence avec un être que tu aimes. Tomber ensemble, en s’adaptant, est une thérapie excellente pour les couples en crise. Nous cessons d’examiner, nous collaborons pour tomber sans nous faire mal, nous oublions les problèmes d’ego, nous nous lançons dans le vide ensemble, nous découvrons la complicité. Une fois ceci fait, on peut alors tomber en groupe. Beaucoup d’ami/es se tenant par les bras obtiennent une joie énorme en tombant en grappe au sol. Si c’est possible, ce groupe peut être formé par la famille : grands-parents, parents, oncles, frères, enfants, plaf ! en tombant tous ensemble, un plaisir paradisiaque.

Quand tu perds la peur, la dignité absurde, et que tu apprends à te laisser tomber sans offrir de résistances, tu peux le faire en portant dans les mains un verre de cristal fin, ou un objet fragile et précieux, en ayant la joie d’être capable de ne pas le casser. Les mères peuvent apprendre à tomber avec leur bébé.

Une personne déprimée, si tu lui donnes une tâche précieuse, un but important, peut s’alléger. À une dame qui se sentait complètement séparée du monde, j’ai proposé qu’elle se déguise en clown et aille amuser des enfants cancéreux dans un hôpital. Nous pouvons appliquer l’Ukemi-do à la société dans laquelle nous vivons. Une société qui doit apprendre à tomber parce qu’en étant masculiniste, son idéal est d’être comme un phallus qui doit toujours être dressé. Tout le monde est formé à concurrencer, à ne pas tomber même face à lui-même. Nous craignons l’échec. Et nous craignons le triomphe parce qu’il s’obtient en apprenant à rater… De chute en chute, d’échec en échec, nous nous rendons forts et alors nous triomphons. Le plus grand triomphe est de triompher de la mort, en nous créant une conscience immortelle.

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3 réflexions sur “Cabaret mystique 14 • Apprendre à tomber

  1. au sujet de l’aikido : « Les arts martiaux sont des arts mortels accompagnés de la syllabe « DO », voie, sagesse, philosophie : Aiki-do, Karate-do, Ju-do, Ken-do, etc. C’est une vieille tradition qui exalte le triomphe sur l’adversaire, la compétition. » : l’aikido est le seul art martial où il n’y ait pas (encore!) de compétition, le principe étant d’esquiver, de dissoudre l’attaque, le conflit, il n’y a ni perdant ni gagnant …
    « L’Aïkido n’est pas ce qui se traduit par des mouvements, mais ce qui se situe bien avant la naissance de la forme, car l’Aïkidô fait partie du monde psychique du vide. » Ô Senseï Ueshiba

  2. J’adore cet article… Il va bien en raisonnance avec ma recherche. Notre société en mutation doit laisser tomber toute idée de domination (et donc de paraître, d’avoir, de concurrence, de jalousie, et de violence sur l’autre) pour apprendre la liberté de celui qui n’a rien mais qui collabore avec tout… Nous revenons à l’origine de notre humanité avec les sociétés néolithiques vivant en harmonie entre le pouvoir féminin, le pouvoir masculin et le pouvoir de la nature. (pouvoir ici, n’a pas la connotation de domination mais le concept de « être en capacité de » faire, d’être). Un triumvirat équilibré et égalitaire porté par le respect de chaque partie… Chouette, je vais jouer à tomber avec mes enfants…

  3. C’est la 2ème fois que je lis cet article sur l’Art de tomber, et à chaque fois, cela réveille une tendresse, un sourire dans mon coeur. Et je me dis : « Oui. C’est tellement juste. » Et je me vois en train de chuter avec mon amoureux, avec mes élèves, avec les gens que j’aime. Merci d’ouvrir un tel espace de liberté dans nos êtres Cher Alejandro. Valerian

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