Pensée magique (10) • Apprendre à regarder

Alejandro Jodorowsky : Un des premiers pas dans l’initiation spirituelle est celui d’apprendre à voir. C’est le rôle qu’ont les 56 arcanes mineurs du Tarot de Marseille. Un des livres de Castañeda s’appelle « Voir »… Je commencerai avec une histoire :

« Toute la famille est réunie lors d’un dîner. Tout à coup, le fils aîné annonce qu’il va se marier avec la voisine d’en face. Chaque parent a quelque chose dire. Le père : « Mais sa famille ne lui a pas laissé un centime d’héritage ! ». La mère : « Et elle n’a pas été capable d’économiser ! ». Le frère benjamin : « Comment peut-elle t’intéresser ?  Elle ne connaît rien au football ! ». La sœur : « Je n’ai jamais vu une femme si ridicule ! ». L’oncle : « C’est une idiote, elle passe son temps à lire des romans à l’eau de rose ! ». La tante : « Elle s’habille avec un mauvais goût  atroce ! ». La grand-mère : « Le peu qu’elle a, elle le dépense en maquillage ! ». Le grand-père : « Ses seins sont faux !  »… Alors le fils aîné répond : « C’est sûr, tout ceci est vrai, mais elle présente un avantage énorme sur nous ». La famille s’exclame : « Un avantage ? Lequel ? » Il leur répond : «  Elle n’a pas famille ! ».

Quand nous nous mettons en couple, le regard de notre famille nous tombe dessus. Ce regard nous affecte. Nous ne pouvons pas débuter une relation avec l’autre comme nous le souhaitons tant que nous ne nous libérons pas du regard du clan. Si nous voyons le monde à travers le regard de notre mère, nous ne voyons pas le monde : nous sommes le canal à travers lequel notre mère voit le monde. De la même manière, si nous voyons le monde à travers le regard de notre père, nous ne pouvons pas voir le monde et toutes les actions que nous faisons ne nous correspondent pas. C’est rude, mais nous devons nous en rendre compte. Nous sommes possédés depuis l’enfance par le regard des parents. Regard qui se transmet d’un inconscient à l’autre. Parfois nous regardons comme le ferait une tante, un frère ou un grand-père mort. Au milieu d’une relation affective, nous ne pouvons pas nous empêcher de parler de notre mère ou de notre père. Ou nous parlons sans cesse d’un frère ou d’une sœur. Nous noyons notre conjoint/e dans des conversations sur les problèmes familiaux. Mais, quel est notre regard authentique ? Je ne dis pas qu’il faut couper toutes nos relations avec la famille, je dis seulement qu’il faut remettre les yeux à leur place. Les yeux de notre mère dans les orbites de notre mère, les yeux de notre père dans ses propres orbites, tous les yeux à leur véritable place, et nos yeux dans nos propres orbites. Nous devons nous séparer du regard des autres pour récupérer le nôtre, car si nous voyons le monde avec le regard des autres, nous ne voyons pas les autres, nous voyons le monde qu’ils voient. Comment apprendre à regarder, alors ?

L’écoute doit être réceptive, mais le regard doit être actif. Le principal défaut de l’écoute est la surdité, n’écouter que soi-même. Le défaut principal du regard est d’être agressif, ce qui signifie ne pas savoir regarder.

Il y a plusieurs façons de regarder. L’une d’elles est le regard « matériel ». Ce regard voit seulement dans l’autre ce que celui-ci a comme valeur matérielle. « Si je lui vole ses jumelles, je peux les vendre pour pas mal de billets ». « Il/Elle a x années, il/elle est très vieux/vieille, très jeune » « Ses cheveux sont teints, sales, longs, courts, mal coiffés ». « Ses mains sont grandes, petites, fines, rugueuses » « elle a des seins comme-ceci, comme-cela. Le cul comme-ceci, comme-cela. ». « Il/Elle est bien habillé/e, mal habillé/e »… Nous voyons les personnes seulement par leur aspect corporel, la couleur de leur peau, leurs manières. C’est le regard du commerçant qui dit tout le temps : « Cette personne vaut tant ». Regard qui dans le fond juge combien d’argent vaut l’autre… Le regard magique ne critique pas avec dédain, il constate seulement avec amour.

Il y a le regard « exclusivement sexuel ». Ce regard transforme chaque personne en objet de désir ou de répulsion. « Celle-ci, celui-ci, m’est sympathique, m’est antipathique ». Il transforme l’autre en étranger, en chose, étant incapable de voir ce qui habite dans ce corps. Pour se libérer de ce regard qui annule la magie, nous devons nous demander à chaque moment : « Quelle est ma façon de regarder ? D’où part mon regard ? Quel âge a mon regard : mes yeux d’aujourd’hui sont les miens ou ceux de l’enfant que j’ai été ? Suis-je en train d’imiter le regard d’un autre ? De qui ? Le moteur de mon regard est mon intérêt matériel, mon intérêt sexuel ? Mon regard a-t-il du cœur ?

Regarder avec amour est difficile parce que dans tout amour il y a aussi de la haine. Chaque idée, chaque sentiment, chaque lumière, a son ombre. Si je lance un regard d’amour possessif, viendra avec lui la rancœur de ne pas être capable de posséder l’être aimé totalement. Le posséder totalement signifierait pouvoir lui donner la mort. Nous devrions regarder non pas avec un amour humain, mais avec un amour divin, qui est un regard que nous ne portons pas nous-mêmes, mais qui est porté à travers nous, qui provient de la conscience qui créé le cosmos… Le regard intellectuel est aussi antimagique, parce qu’il est un jugement mental de l’autre, un jugement par essence négatif. L’intellect veut être tout, et tout ce qui n’est pas comme lui, lui paraît digne d’être condamné.

Le regard magique doit unir quatre ponts, le mental, l’émotionnel, le sexuel et le matériel, à la force universelle qui donne vie à tout. On relie le regard, devenu impersonnel, à la conscience divine. Seulement au travers de l’impersonnel nous parvenons à voir avec la force de l’amour qui construit tout. On dit que les moines illuminés, (bodhisatvas) bénissent tout ce qu’ils voient… Tu peux faire cet exercice : pendant toute la journée, bénis ce que tu vois, les êtres vivants ou les choses. Quand on parvient à transformer le regard en bénédiction constante, on arrive au regard magique. Ce regard dit : « Quand je te regarde, je ne te possède pas, je ne te critique pas, je ne te juge pas, je ne vais rien te demander ni te donner, je communique simplement avec toi. As-tu besoin de moi ? Ici je ne suis pas, mais ici est l’Être essentiel ! » Il n’y a rien de personnel dans ce regard. Celui qui regarde et celui qui est regardé communiquent d’âme à âme.

Si de cette manière, tu regardes les gens que tu connais ou les personnes avec lesquelles tu dois te mettre en rapport, ta vie changera. Regarde ta maison et regarde tous les objets avec lesquels tu coexistes, regarde toutes les mémoires qu’ils renferment, vois tous tes parents, et surtout, observe le regard qu’ils ont, et constate jusqu’à quel point leurs yeux peuvent voir et quelles sont leurs limites… Mets-toi à leur place, essaye de les comprendre et d’accepter qu’ils souffrent. N’importe quel type de regard qui n’est pas magique, nous submerge dans la souffrance… Ne te préoccupe pas si tu découvres dans leur regard des sentiments agressifs. Si tu t’es libéré/e de l’ego artificiel, tu sauras transformer les agressions en manifestations d’amour.

Certains regards sont des murs qui enferment les esprits dans des calebasses. Quand ton regard s’ouvrira, il accordera aux prisonniers une lumière de liberté.

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