L’art de Guérir • 6

 

Alejandro Jodorowsky : Il y a une différence essentielle entre l’Art de Guérir et la psychanalyse. Le thérapeute psychanalytique part de la base que son « patient » a soit une maladie, soit une déviance psychologique, ou qu’il souffre des effets d’un traumatisme sexuel. Sa tâche consiste à « nettoyer » le patient pour qu’il s’adapte à la société « normale ». La Psychomagie ne parle pas de patients mais de « consultants ». Le psychomage leur donnera les outils nécessaires afin qu’ils résolvent leur angoisse. Il ne les « nettoiera » pas de leur maux, mais il leur indiquera la solution lumineuse qu’ils portent dans leur inconscient. Il ne s’agit pas qu’ils s’adaptent à une société en pleine décadence, mais qu’ils aient l’impulsion à développer leurs valeurs pour qu’ils puissent commencer à changer positivement le monde dans lequel ils vivent.

Daniel écrit :

Je me trouve dans un moment fort de ma vie, je suis alarmé, un peu triste et pensif. Chaque fois je me connais plus et chaque fois ça me coûte davantage de travail de penser à tout ce qui nous entoure. Il n’y a pas de fin au tout. J’ai besoin de ton aide. Je suis amoureux d’une jeune qui vit en Scandinavie et je suis du Mexique. Je lui ai rendu visite et nous nous aimons profondément. Nous voulons avoir une vie commune, bien que nous soyons encore jeunes. Après avoir été un mois en Scandinavie j’ai ressenti que ma famille me manquait, je ne parvenais pas à m’adapter au mode de vie scandinave et j’ai ressenti que j’avais besoin de voir mes parents, mais au moment de retourner au Mexique, mon pays natal, j’ai commencé à ressentir beaucoup de tristesse en sachant que ma femme allait me manquer. Ma femme est encore jeune et n’a pas l’argent pour m’accompagner, je crains en outre qu’elle se sente mal à l’aise d’être si loin. Elle est plus sensible que moi et parfois la tristesse nous accable. J’espère que tu pourras répondre à ma demande car j’ai beaucoup de foi en tes mots. Merci.

Alejandro Jodorowsky répond :

Cher Daniel, tu te présentes comme une personne saine, positive, dont le seul obstacle est d’être jeune, sans te rendre compte des solides limites mentales desquelles tu es prisonnier. Quand dans la vie un être libre mentalement se trouve dans une situation forte, il n’est alarmé ni attristé, ni enfermé dans ses pensées mais, avec beaucoup de vigueur, il lutte contre l’obstacle sans sourciller jusqu’à le vaincre. Les samouraïs avaient comme devise « Vaincre ou mourir »… Tu dis : « Chaque fois je me connais plus et chaque fois ça me coûte davantage de travail de penser à tout ce qui nous entoure. Il n’y a pas de fin au tout. » Un être mentalement libre, se connaissant toujours un peu plus, acquiert de la force pour vaincre toutes les contrariétés parce qu’il sait, il sent, il est convaincu qu’il porte dans le centre de son inconscient un conscience supérieure, puissante, que l’on appelle le Dieu Intérieur. À la lumière de cette précieuse énergie intérieure,  il comprend tout ce qui l’entoure, il se rend compte que chaque être vivant est un masque de cet impensable que nous appelons Dieu, et que la vie, s’il sait s’abandonner à sa danse magique, est une source de bonheur. Il ne parle pas de « problèmes » (ils sont infinis et incontrôlables), il parle de « difficultés » (il y a toujours des solutions). Tu crois te connaître, Daniel, mais en réalité, tu connais seulement ton enfant intérieur. Si tu tombes amoureux et fais l’amour, tu es déjà un adulte. Tu te comportes comme un petit… L’adulte aime  ses parents et les remercie de ce qu’ils lui ont donné, mais ne se sent pas attaché. Il y a un moment où le héros mythique laisse le royaume et sort dans le monde à la recherche d’aventures dans le but de trouver le trésor sacré ou Graal. Tu sors dans le monde, tu trouves le vagin sacré, et au lieu d’établir avec lui ta propre famille, tu te plains :  « j’ai ressenti que ma famille me manquait, je ne parvenais pas à m’adapter au mode de vie scandinave et j’ai ressenti que j’ai besoin de voir mes parents. » L’être qui veut réaliser sa vie et être ce qu’il est et pas ce que sa famille, la société et la culture veulent qu’il soit, doit intimement se libérer de ses amarres mentales et des identifications à beaucoup de choses, qui au lieu de lui accorder la liberté créative, le rendent esclave de passé. La première chose que le héros doit vaincre est son identification au nom et aux noms de famille, ces mots qui l’attachent à une image de lui-même qui appartient au passé : il doit, dans la plus grande solitude, imaginer son nom secret, celui qui dans toute occasion difficile lui donnera le pouvoir de la résoudre : chaque fois que tu entends le mot Daniel tu te transformes en enfant. Pablo Neruda a été un grand poète quand on a cessé de l’appeler Neftalí Reyes. Et Lucila Godoy a donné naissance à Gabriela Mistral… Immédiatement, toujours de manière intime, tu dois te libérer de ta race et de ta nationalité pour te convertir en ce que tu es, un être humain habitant de la planète Terre : toutes les nationalités, toutes les races, tous les pays, tous les langages, sont le tien… Le héros ne s’identifie pas à un âge : il transcende le temps et son esprit ne vieillit jamais. Être jeune ou vieux ne sont ni des qualités ni des défauts : les Beatles, très jeunes, sont devenus millionnaires. De grands artistes, très « vieux » ont créé des œuvres de maître. Le brillant peintre japonais Hokusai a déclaré : « Avant mes 70 ans je n’ai rien peint d’admirable. À 100 ans j’attendrais la perfection. » Si tu étais libéré des amarres précédentes, tu ne te considérerais plus pauvre, tu ne vivrais pas de l’argent de tes parents et tu te consacrerais à bien gagner ta vie… Ta femme doit faire la même chose. Tu dis : « Ma femme est encore jeune et n’a pas l’argent pour m’accompagner »… Un héros enlève son aimée, même si celle-ci n’a pas un centime… Tu t’excuses même en disant « je crains en outre qu’elle se sente mal à l’aise d’être si loin. » Loin d’où ?   Quand tu te trouves, où que tu sois, tu es en toi, loin de rien. Si tu dis « je suis loin » tu es loin de toi-même… En fait, tu me demandes de l’aide en espérant que je te dise que ton problème n’a pas de solution, parce que c’est ce que ton ego infantile souhaite : être pour toujours encastré dans la maison de tes parents, protégé par maman et papa, en suçant ton pouce. Toutefois je te conseille ceci :

Toi et ta femme, achetez une mappe monde. Avec une règle, dessinez une ligne entre la Scandinave et le Mexique. Mesurez cette ligne et divisez-la en deux moitiés. Cherchez ensuite sur la carte une ville qui est à égale distance des deux pays et installez-vous là, en étant peut-être aidés économiquement par vos deux familles. Procréez un fils ou une fille. Méditez et devenez adultes. Découvrez vos capacités créatives. Apprenez à gagner votre vie, et de temps à autre allez rendre visite à vos familles, pleinement convaincus que vous deux, et votre propre enfant, sont la plus importante des familles.

Le bonheur arrive quand tu le découvre niché au sein de ton propre cœur.

Image : Mapas y fotos.com

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