LE PLAISIR DE PENSER • 34

Alejandro Jodorowsky : Il y a plusieurs phrases qui m’ont aidé à vivre. Comme par exemple: “Ce que je donne je me le donne, ce que je ne donne pas je me l’enlève”. “Ce que tu donnes fructifie, ce que tu ne donnes pas pourrit”. “Je ne veux rien pour moi qui ne soit pas pour les autres”. “On ne peut changer le monde, mais on peut commencer à le changer”… Mais entre tous ces concepts positifs, plusieurs fois j’ai répété “Il faut être un saint mais pas un sot”. Même si tu aimes tous les êtres humains, tu dois te rendre compte que parmi eux il y a beaucoup de corbeaux mangeurs d’yeux, d’imitateurs ingénus ou cyniques, de désespérants consommateurs d’énergie. Ils vivent identifiés avec leurs égo, sans même se rendre compte que c’est leur propre prison, devenant des commerçants rapaces, des politiciens corrompus, des animaux cruels. Que faire? Cette fable peut être utile :

Quand les oiseaux volaient, ils souffraient de beaucoup de désagréments : tempêtes soudaines, attaques de rapaces, brume profonde qui les faisait se perdre, fatigue aiguë, etc. Ils se sont mis d’accord et ils ont commencé à tisser une grand toile qui les protègerait des intempéries. Quand l’œuvre fut terminée, ils l’inaugurèrent avec en grande pompe et commencèrent à vivre sous ce toit. Le poids de la toile les empêchaient de voler; pour aller d’un endroit à un autre ils devaient ramper, mais cela ne les dérangeait pas outre mesure. Au bout d’une génération ils s’habituèrent de manière qu’ils n’eurent jamais à voler à nouveau… Un jour la contrée fut envahie par un troupeau de porc carnivores qui dévorait tout animal qui croisait leur chemin. Les grognements assourdissants de ces bêtes implacables furent entendus par les oiseaux qui, terrifiés, se rendirent compte que la toile n’était pas une grande défense contre les crocs aiguisés comme des rasoirs des porcins. Alors, désespérés, ils déchirèrent la toile et ouvrirent une sortie vers l’extérieur. Avec soulagement ils s’exclamèrent; “Nous sommes maintenant libres !”. Ils essayèrent de fuir vers le ciel, mais n’eurent aucune réponse de leurs ailes. Comment allaient-ils savoir voler s’ils étaient nés sous la toile?… Éructants de plaisir, les porcs dévorèrent les oiseaux sans laisser une plume.

Cherchant une situation confortable, physique ou mentale, nous inventons un système de vie qui nous éloigne de la nature, intérieure ou extérieure. Avec le temps nous nous habituons à ce paradis artificiel et, en nous reproduisant, nous léguons à nos enfants cette illusion comme si elle était le monde véritable. Quand arrive le moment où la réalité nous attaque crûment, nous ne savons plus comment nous défendre et nous sommes détruits par la nouvelle situation… Nous devons apprendre à voir les choses avec une totale objectivité. Voir la corruption, la connaître, ne signifie pas se donner à elle. Fermer les yeux devant une crise ne signifie pas lui trouver une solution. Nous devons en permanence nous dompter pour survivre. Et la seule méthode recommandable à cette survie c’est de prendre en compte qu’il y a toujours des êtres humains cannibales prêts à nous dévorer, que nous soyons bons ou justes.

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